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Gerry Quévreux

Chroniques d'Hors-les-Portes

Les Chroniques d’Hors-les-Portes sont un recueil de 16 nouvelles poétiques mises en dessin par Sidonie Rocher. Ces nouvelles sont inspirées de faits réels survenus dans différents transports d’Île de France entre 2011 et 2013. Chaque nouvelle oscille poétiquement entre ces histoires vécues. Le dessin vient extraire la substance et ouvrir les images poétiques des nouvelles.

 

Au-delà de l’anecdote, les chroniques questionnent l’être ensemble. Des corps dans un espace contraint, ensemble entre la ville et l’hors-ville, l’Hors-les-Portes, la banlieue.

Dans ces espaces, mon regard est un témoin sensible et saisit l’interaction humaine, les couleurs, matières, odeurs, images.

 

Illustrations par Sidonie Rocher (tous droits réservés) 

Vue-sur-Noir – Zone 0

 

Les voyageurs s’étonnent, je crache un « uh » de surprise.

Cinq cents yeux convergent vers les portes absentes, cachées à l’extérieur de la rame. Un départ sans signal, sans annonce, portes ouvertes. Convoi surprise vers Vue-sur-Noir.

 

La gorge parisienne à portée d’haleine. Dans le boyau sombre, tout défile tel un morse lumineux, accélère. L’un réunit deux portes de force, mais les autres ont la gueule ouverte. Une voyageuse étreint sa valise. Le noir nous absorbe.

 

Sonorités de boyau, pour nous rappeler à tous que la chute est si proche. Ça crisse, les métaux s’embrassant, crissent les étincelles, des rails écrasant et coupant la poussière. Une coupe franche qui mangerait un bras mal tombé.

 

Impossible de ne pas rencontrer les yeux remplis d’effroi de ce monsieur. Il regarde fixement le défilé des sombres. Je sens qu’il les craint, eux, les hôtes de boyau : rats, cafards,  clodos, prolos, tagueurs, paumés, technos, suicidos. Et toute la matrice qui les baigne aussi : le noir, ciment humide, caillasse rouillée, métal haute tension, suintement d’humus parisien fait d’essence, mégots, crachats, pisse, café, le tout infusé et filtré par des épaisseurs de vieille roche séculaire.

 

Arrivés à Vue-sur-Noir -Zone 0-, le train s’arrête, station sombre absente de toutes les cartes. Les murs sont tels qu’imaginés, ils brillent et dégoulinent. Pas de signalisation, pas de passager prêt à descendre. Alors après un court arrêt, le signal sonne. Les portes se ferment enfin et nous repartons.

 

Notre Dame, en liesse, nous accueille.

Dîner métronomique

 

 

 

Arrivée en rame à pas d’heure, une femme sans air, vêtue sans couleur, d’un noir de cimetière. Tout toise sombre chez elle : chaussures, pantalon, doudoune, gilet, cheveux et bords des yeux. Elle cherche à s’asseoir, sans penser, trouve à travers nos pieds un chemin vers le dossier. Fatiguée, elle se laisse choir parmi nous.

 

Lasse, prête à s’endormir, la faim la guettait je l’ai vue venir. Un paquet de chips, modèle taille de poignet, qu’elle s’empresse alors de dévorer.

Ça craque, pètent sous la dent des pétales huilées qui paillètent grassement le pan de son gilet.

 

Lasse, prête à s’endormir, son front s’est lissé, elle semble partir. Ses yeux s’écrasent à chaque bouchée, mimant l’extase d’une caresse, elle imagine la chaleur du banquet, on goûte son ivresse.

 

Lasse, prête à s’endormir, la fin s’approchait elle l’a vue venir. Le paquet de chips s’écrase. La miette vaut chère, elle le sait et s’engouffre ses doigts chipsés au fond du gosier. Au moment de les ressortir, ses lèvres retiennent ses doigts, petits bâtons rougis au froid, qu’à présent elle laisse luire.

 

Lasse, prête à s’endormir, le paquet finit elle s’époussette et vire, les bouts de pomme terre épars du plat de la main.

 

En face, nos pantalons reçoivent les restes, l’heure de la sieste.

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